Épaves en péril du lac de Neuchâtel 2/3 (Suisse, 2019)
Depuis le Néolithique, les hommes utilisent les lacs suisses pour se déplacer ou transporter des marchandises. De nombreux navires ont sombré et ont été recouverts par les sédiments.
Témoin de notre passé aujourd’hui menacée par l’érosion lacustre, cette épave du 16ème siècle est réapparue récemment et doit donc être rapidement étudiée.
Les lacs suisses sont reconnus dans le monde pour leur richesse archéologique de l’époque des palafittes, lorsque les hommes du Néolithique à l’Âge du Bronze construisaient leurs villages en bord de lac.
Durant les milliers d’années qui ont suivi, les hommes ont utilisé les lacs suisses comme des axes commerciaux. Une aide précieuse pour transporter de la marchandise trop volumineuse ou trop lourde pour les difficiles voies terrestres, comme des blocs de pierre par exemple. Que ce soit durant l’époque gallo-romaine, le Moyen Âge, ou les périodes tardives, nombreux sont les navires qui n’ont pas atteint leur destination et ont sombré, rapidement oubliés.
Les lacs changent
Aux 19e et 20e siècles, la région des trois lacs a subi de profondes modifications (constructions de retenues d’eau, de canaux, etc.) pour stabiliser le niveau des lacs en cas de crues ou de sécheresses. Cette contrainte imposée aux lacs a eu pour conséquence qu’ils ont commencé à refaire leur lit, tout comme un fleuve qu’on aurait détourné. Cette érosion affecte principalement les zones côtières, avec des déplacements importants de sable, faisant réapparaître certains vestiges archéologiques, comme des pirogues du Néolithique ou des chalands du 19e siècle. Autant de témoins oubliés et fragiles de notre histoire. Ce récent projet de fouilles subaquatiques concerne plusieurs épaves qui, par leur âge et leur état de conservation, sont des témoignages inestimables pour comprendre l’évolution de l’architecture navale et de la navigation dans la région suisse des Trois-Lacs.
Ces vestiges ont été découverts lors des vols de prospections aériennes lié au monitoring du patrimoine immergé qui est mené régulièrement par l’archéologue Fabien Langenegger de l’Office de l’archéologie du canton de Neuchâtel (OARC). Depuis de nombreuses années, il collabore avec l’aérostier et ingénieur Fabien Droz pour surveiller les fronts d’érosion présents sur la plateforme littorale qui mettent en danger les stations lacustres, mais également pour prospecter les 30 kilomètres de côtes du canton de Neuchâtel.
Le bois parle
Une anomalie repérée en 2015 a permis de découvrir un chaland gallo-romain vieux d’environ deux mille ans. En 2017, un amas de gros blocs de pierre est à l’origine de la découverte d’une seconde épave, datée précisément à 1771 grâce à la dendrochronologie (méthode scientifique permettant de dater des pièces de bois en comptant et en mesurant l’écartement des cernes de croissance des arbres). Une troisième épave, qui semble avoir été coulée intentionnellement au 16ème siècle pour servir de base de construction d’un signal, complète ce trio de vestiges inédits.
Les rares chalands qui ont été retrouvés dans nos lacs ont presque tous sombré avec leur cargaison de blocs de calcaire, créant des reliefs visibles depuis les airs. Ces blocs ont aussi permis de stabiliser les restes de l’épave en la maintenant au fond jusqu’à ce qu’elle soit ensablée.
Enjeux scientifiques
A ce jour, seules trois épaves gallo-romaines ont été recensées et étudiées en Suisse. En plus de celle découverte dans la baie de Bevaix (NE) et présentée dans la salle de la navigation du musée du Laténium, une barque et un chaland ont été fouillés à Yverdon-les-Bains (VD) visibles au Musée d’Yverdon et région.
Les nouvelles épaves découvertes par Fabien Langenegger pourraient s’avérer historiquement très importantes.
Dans la région des Trois-Lacs et du Léman, entre les embarcations romaines datées du 2e siècle après J.- C. et les nombreux chalands du 19e siècle, aucune épave n’avait été mise au jour jusqu’à ces récentes découvertes. L’étude des restes des bateaux du 16e et du 18e siècle comblent donc en partie un hiatus de 1700 ans et permettra de mieux comprendre l’évolution de la construction navale sur nos lacs.
Menaces à court terme
Situées à faible profondeur et protégées par une fine couche de sédiments, les trois épaves sont aujourd’hui vulnérables, car elles sont situées dans une partie du lac particulièrement exposée aux vents dominants.
Pour ce deuxième projet d’étude et de préservation du patrimoine lacustre, la Fondation Octopus va fournir une équipe composée de cinq plongeurs qualifiés et deux pilotes de drones aériens et sous-marins. La fondation soutient ainsi la collecte des données scientifiques, et informe le public sur les objets de l’étude. En échange, l’OARC permet à la Fondation Octopus d’acquérir les connaissances sur les techniques de fouilles archéologiques subaquatiques en eau froide et de médiatiser la fouille pour son compte et celui de l’OARC.
La deuxième campagne a eu lieu en octobre 2019. Elle a permis de fouiller un ensemble inédit composé d’un chaland en bois du 16e siècle extrêmement bien conservé et d’une construction en pierre en pleine eau avec une base quadrangulaire. Elle servait, selon les premières investigations à signaler l’emplacement de l’entrée de l’ancien canal de la Thielle qui menait au lac de Bienne.
Grâce aux modélisations 3D sous-marines, l’objectif et de conserver une trace de chacune des étapes des fouilles subaquatiques.
La Fondation Octopus a été séduite par l’idée de collaborer sur des problématiques d’eaux intérieures, notamment pour l’étude et la préservation d’épaves menacées par l’érosion sous-marine.
En novembre 2018, une mission de repérages a réuni Fabien Langenegger et l’équipe de plongée de la Fondation Octopus pour collecter toutes les données nécessaires à la préparation du projet. Lors de cette courte mission de trois jours, il a aussi été possible de plonger sur l’épave du Quai Osterwald à Neuchâtel. Ce navire, qui a sombré en 1853, mesure 30 mètres de long et repose à huit mètres de profondeur. En une plongée, l’équipe a pu déployer le balisage sous-marin et faire une acquisition photogrammétrique de près de 600 photos. Le modèle 3D de cette magnifique épave est visible ici.
Drones aériens
L’utilisation de drones aériens est particulièrement utile à la détection d’objets sous-marins quand ils se trouvent à faible profondeur et dans une eau claire.
En volant à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, le pilote est capable de visualiser en direct et cartographier certaines épaves en jouant sur les contrastes des photos. Le drone peut ainsi scanner certaines zones qui devront être ensuite fouillées par les archéologues en plongée.
Pour ce projet, l’utilisation de plusieurs drones avec des optiques différentes va aider les archéologues à récolter de précieuses données sur ces épaves en cours d’érosion.
Drone sous-marin
L’utilisation du Trident d’OpenRov nous sert à :
– prévisualiser une épave avant d’y envoyer une équipe de plongeurs
– effectuer une première analyse des paramètres de plongée, comme la visibilité, la température de l’eau ou le courant
– capturer des images en profondeur, dans des zones difficilement accessibles aux plongeurs
Modélisation 3D d’épaves
Une fois l’acquisition photographique sous-marine effectuée, l’équipe de la Fondation Octopus procède au traitement informatique des données pour obtenir une zone modélisée en 3D comme celle-ci dessous.
En cliquant sur le sigle au centre de la fenêtre, une fois le modèle chargé, vous pouvez faire tourner la zone en cliquant au centre et en déplaçant le curseur. Vous pouvez aussi zoomer et déplacer le modèle dans l’espace en maintenant la touche majuscule enfoncée.
De façon simple et gratuite, la Fondation Octopus montre ainsi qu’il est possible d’immerger des gens sans aucune notion de plongée dans les profondeurs et de leur permettre de déambuler dans le fond de l’eau autour d’un site archéologique.
Photogrammétrie
Que ce soit pour les scientifiques, le public ou les passionnés de plongée, ces modèles numériques sont des outils de visualisation efficaces.
Du modèle 3D numérique, élément simple de visualisation, le programme informatique permet d’extraire un outil qui, lui, est scientifique : l’orthophotoplan. Par une projection verticale de l’ensemble du relief sur un plan horizontal, cette carte d’une précision centimétrique respecte toutes les dimensions au sol. Alors que le temps de plongée est limité par l’air contenu dans une bouteille, il devient maintenant possible de « sortir » la zone de travail du fond de l’eau pour pourvoir l’étudier attentivement à terre.
Le chaland du XVIe
Cette seconde mission dans le lac de Neuchâtel, qui concernait l’épave du 16e siècle, fut menée du 30 septembre au 14 octobre 2019, avec une équipe de quatre plongeurs et un pilote de drone.
Située aujourd’hui à 1,8 mètres de profondeur, cette épave n’était à l’origine visible uniquement que par un tas de pierres de tailles et de formes très différentes, grossièrement étalées selon un axe Nord-Sud.
C’est en recherchant dans les archives que l’archéologue Fabien Langenegger a retrouvé une carte du 17e siècle (Collection Schauenbourg à Bern) sur laquelle est mentionnée un signal en pierre érigé sur un haut-fond afin de signaler l’entrée du canal de la Thielle permettant de rejoindre le lac de Bienne. Ce signal était, semble-t-il, surmonté par un « mât en bois » avec un pavillon flottant au sommet. Ce repère de navigation était particulièrement utile lors des hautes eaux pour éviter aux bateliers de s’échouer dans les vastes zones marécageuses.
De plus, il est écrit manuscritement sur la carte en vieil allemand, juste à côté de ce signal : « Grosser Stein, darinn ein panerstock vor Zeiten gestanden » (« Grande pierre, sur laquelle se tenait depuis longtemps un pilier de juridiction« ). Ce qui voudrait dire que ce signal, en plus de servir de guide aux marins, devait aussi servir de balise frontière entre le Comté de Neuchâtel et le canton de Berne. Le canal de la Thielle représente d’ailleurs toujours aujourd’hui la frontière entre les deux cantons.
Pour étayer la pertinence du lien réalisé entre cette carte du 17e siècle et l’empierrement, des éléments permettant de le dater ont été cherchés lors de plongées subaquatiques. En 2016, en fouillant autour des blocs, des pièces de bois sont apparues révélant la présence d’un bateau enfoui entièrement sous le sable et situé en partie sous la structure de pierre.
Lors des fouilles subaquatiques, nous avons dégagé intégralement le bateau en bois, mesurant 15 mètres de long et 3,5 mètres de large. Il est apparu clairement que les pierres ne pouvaient être le chargement du bateau. Habituellement, sur les chalands, les chargements de blocs de calcaire étaient disposés en deux rangées (andins) réparties le long des bords longitudinaux du bateau laissant au milieu un passage pour les marins. Ici, la disposition des pierres prête plutôt en faveur d’un procédé original de construction en pleine eau, déjà connu à l’époque romaine. La base de l’édifice est construite à terre sur un bateau qui est ensuite remorqué et coulé exactement à l’emplacement souhaité en finalisant l’ouvrage par ajout de pierres au fur et à mesure de sa descente dans l’eau.
De plus, une analyse dendrochronologique des planches de bordé en sapin donne pour cette épave un terminus post quem de 1537. Ce qui veut dire que le bateau aurait été construit dans les années 1537-1540 pour être utilisé comme navire de transport pendant environ 80 ans, avant d’être utilisé une dernière fois pour la construction du signal vers 1620-1625 lors de la guerre de Trente Ans, opposant forces catholiques à celles des protestants.
Lors des fouilles d’octobre 2019, plusieurs objets, incluant un flacon en verre, une pièce de monnaie (un Batz du Comté de Neuchâtel daté de 1622), des boutons de veste militaire, une chaussure en cuir avec une semelle en bois et des plombs de pêche, ont été découverts. Ces éléments, à commencer par le Batz et les boutons d’uniforme militaire, viennent préciser le moment et la raison pour laquelle cette balise a très probablement été construite.
En 1618, la guerre de Trente ans est déclarée, principalement entre les forces catholiques de Charles Quint (Espagne, Saint-Empire romain germanique) et des princes allemands protestants qui se soulèvent. Pour mater les rebelles, Charles Quint lance son immense armée d’Espagne vers le territoire de l’Allemagne moderne. En 1624, cette armée traverse la Franche-Comté, à l’Ouest du Jura. Le Comté de Neuchâtel, protestant, craint d’être pillée par la grande armée catholique. Les autorités neuchâteloises décrètent alors une mobilisation générale et la première mise en défense du petit état, en créant des postes de garde sur l’ensemble des ses frontières. Le long du Jura en premier lieu, mais aussi le long de ses frontières avec les cantons voisins dont celui de Berne. Les archives de Neuchâtel de l’époque précisent qu’un poste de garde, constitué de 100 soldats, avait été créé « à l’embouchure du canal de la Thielle ». Il se pourrait donc que dans le cadre de cette mise en défense du Comté en 1624, ordre aurait été donné aux soldats de marquer physiquement la frontière avec Berne, même dans les eaux du lac.
Du 30 septembre au 14 octobre 2019, l’équipe de la Fondation Octopus a apporté son soutien à l’archéologue Fabien Langenegger de l’OARC. Pas moins de 11 plongeurs ont travaillé sans relâche pour désensabler puis étudier une épave du 16ème siècle dans le lac de Neuchâtel (Suisse).



















































