Les sentinelles de Méditerranée (Italie & Grèce, 2023 – 2026)
Les tortues de mer peuplent les océans depuis des centaines de millions d’années. En Méditerranée, l’avenir des tortues Caouannes (Caretta caretta) et tortues vertes (Chelonia mydas) est menacé par les activités humaines le long des côtes ainsi qu’en pleine mer.
La Fondation Octopus a initié un programme innovant pour mieux comprendre ces reptiles, afin de mieux les protéger.
Les tortues marines peuplent les océans de notre planète depuis plusieurs centaines de millions d’années. Des formes très anciennes de ces animaux étaient déjà présentes bien avant les dinosaures. Aujourd’hui, près de 65 millions d’années après la disparition brutale des grands reptiles, les tortues de mer sont toujours là. Malgré leur cerveau aussi grand qu’un petit doigt, ces animaux sont des merveilles de l’évolution, douées de capacités d’adaptation uniques au monde. Depuis que l’homme a commencé à naviguer, nous connaissons leur existence. Pourtant, leur étude scientifique n’a démarré que dans les années 1960…
Les biologistes admettent aujourd’hui qu’ils connaissent les principales menaces qui pèsent sur les tortues marines mais qu’ils manquent d’outils adaptés pour étudier et comprendre précisément le fonctionnement et le comportement de ces animaux exceptionnels. Car il s’agit bien de trouver des solutions pragmatiques et efficaces de protection qui font bien souvent défaut.
Ce projet a donc trois objectifs : réunir plusieurs spécialistes des tortues marines de Méditerranée dans un groupe de travail collaboratif, développer pour eux de nouveaux outils de recherche open source répondant à leurs besoins, et réaliser des médias pour sensibiliser le grand public.
a) Groupe de recherche collaboratif
Pour pouvoir mieux comprendre cette situation complexe, la Fondation Octopus a décidé dans un premier temps de créer un groupe de travail en réunissant cinq spécialistes italiens et grecs.
> En Italie, le Dr Paolo Casale (Université de Pise), Daniela Freggi (Centre de soins et de recherche de Lampedusa) et Dr Antonio Di Bello (Université de Bari) étudient et soignent majoritairement des tortues Caouannes, principalement accidentées par la pêche, le trafic maritime et les plastiques à la dérive (incluant les lignes de pêche et les filets abandonnés).
> En Grèce, dans les îles Ioniennes centrales, Nikos Vallianos et Chanel Comis (Wildlife Sense) étudient et sauvent des nids de tortues et des tortues adultes venues se reproduire et pondre dans le sud de l’île de Kefalonia, où les animaux sont confrontés au tourisme de masse, à la pollution lumineuse, et au trafic maritime principalement.
b) Outils novateurs et open source
Pour aider ces biologistes, la Fondation Octopus développe en interne depuis fin 2022 deux nouveaux outils d’étude sur mesure et open source permettant d’élargir le champ du connu :
> Le développement du REMORA, une balise-caméra attachée pendant 12 heures sur la carapace d’une tortue, doit permettre de mieux comprendre comment une tortue s’alimente, se repose, interagit avec d’autres espèces marines, ou s’expose à des menaces liées aux activités humaines. Le REMORA se détache automatiquement de son support en bois, flotte et est récupérable. Il coûte environ 2’000 Euros.
> La température et le taux d’humidité sont deux paramètres cruciaux pour le bon développement des oeufs dans un nid de tortues marines. La DUNE BOX est un kit de monitoring autonome (rechargé par l’énergie solaire) et connecté (au réseau téléphonique 4G/5G) qui permet de suivre à distance et en direct l’évolution de plusieurs paramètres (caméra sous-terre, capteur de température et d’humidité) pendant toute la durée de développement des oeufs d’un nid de tortue déplacé, car pondu dans une zone dangereuse (infrastructures de tourisme, proximité avec la mer, réseau de racines de plantes, etc.).
c) Médias de sensibilisation
Pour ce projet, la Fondation Octopus a choisi de réaliser un documentaire vidéo de 52 minutes, présentant les dernières découvertes scientifiques sur l’espèce, et incluant les résultats des nouveaux outils que sont le REMORA et la DUNE BOX. Thomas Delorme (Rewild Production – Fondation Octopus) est le réalisateur de ce documentaire.
Antoine Bugeon, dessinateur de la Fondation Octopus, travaille de son côté à la réalisation d’une bande dessinée de 60 pages, présentant les deux espèces de tortues présentes en Méditerranée (Caretta caretta et Chelonia mydas), leur étude scientifique et le centre de soins et d’étude de Lampedusa.
Mission juin 2025
En 2025, notre mécène de Carigest a poursuivi l’accompagnement financier de ce projet en finançant une mission de terrain sur l’île de Kefalonia en Grèce qui a eu lieu au mois de juin. L’objectif était de bénéficier de cette période de l’année durant laquelle les tortues femelles adultes sortent de l’eau et montent sur les plages pour pondre leurs oeufs durant la nuit. A la fin de ce processus de nidification, juste avant que la tortue ne rejoigne la mer, il était planifié que l’équipe d’Octopus installe la balise REMORA V2 sur certaines tortues (celles pesant plus de 35 kg).
Cette mission a pu avoir lieu entre les mercredi 4 juin et mercredi 18 juin 2025, avec une équipe constituée de quatre membres de la Fondation Octopus, le voilier de la Fondation Octopus basé sur l’île voisine de Lefkas (pour la récupération des REMORA), et les deux unités V2 du REMORA. Cette mission a bien entendu été rendue possible grâce aussi à la collaboration de l’équipe grecque de l’ONG Wildlife Sense qui patrouille toutes les nuits de mai à septembre sur les plages du Sud de l’île de Kefalonia pour protéger les nids des tortues.
Sur les six nuits de la mission durant lesquelles l’équipe d’Octopus pouvait équiper une tortue, deux ont effectivement permis le déploiement du REMORA V2. Nous avons ainsi pu déployer le REMORA sur la tortue « Marilyn » la nuit du 9 juin, et sur la tortue « Knicks » le 13 juin 2025.
Cette mission avait aussi pour but de transférer à Wildlife Sense un deuxième kit de monitoring des nids de tortues menacés, afin de pouvoir suivre le développement des oeufs durant les quelques 55 jours de maturation. L’équipe de Wildlife Sense est donc en mesure de surveiller deux nids en simultané pour 2026.
1) REMORA
Le REMORA est une balise qui a pour objectif de tenter de mieux comprendre la vie des tortues marines en pleine mer. Le besoin des biologistes est d’essayer d’enregistrer et d’étudier des moments précis de la vie des tortues marines, tels que les périodes de nage, de repos, d’alimentation ou les interactions avec d’autres espèces marines. Pendant ces différents moments, nous espérons aussi découvrir la nature et l’ampleur des menaces liées aux activités humaines à laquelles elles sont confrontées.
L’équipe technique de la Fondation Octopus a tenté, dans un premier temps, de rassembler les différentes contraintes liées à ce nouvel appareil open source : le REMORA doit être équipé d’une caméra pouvant filmer la partie avant de l’animal (angle minimum de 90°), d’une centrale inertielle pour enregistrer la totalité des mouvements couplée à un capteur de pression pour enregistrer la profondeur des plongées, d’un caisson étanche pouvant résister à la pression exercée par l’eau de mer à 150 mètres de profondeur (permettant des réparations ou des changements dans l’électronique), d’un ou plusieurs modules de communication pour nous permettre de récupérer l’appareil une fois qu’il se sera détaché de l’animal et qu’il flottera en mer, d’un support en matière biodégradable collé temporairement sur le dos de l’animal, et d’un système d’accroche de la balise sur son support permettant un décrochage automatique au bout d’environ 12 heures. Le poids total du REMORA et de son support ne doit pas excéder 600 grammes, soit le poids maximum qu’une tortue de 20 kg peut porter. Finalement, le coût de la totalité des matériaux de l’appareil ne doit pas dépasser 2’000 Euros.
Dans un premier temps, nous avons fait le choix des 12 heures de délai pour un enregistrement vidéo continu de jour, entre approximativement 8h00 du matin et 20h00 le soir. A terme, l’objectif pourrait être de pouvoir enregistrer 24 heures, ou même 36 heures, en faisant des pauses d’enregistrement vidéo pendant les heures de nuit.
Pour le caisson étanche, nous avons commencé nos tests avec un caisson acrylique de 15 cm de long et 5 cm de diamètre (de chez BlueRobotics), théoriquement étanche à 200 mètres. Le test d’étanchéité de 100 mètres a été réalisé avec succès dans le Lac Léman.
Pour la partie « Données », le REMORA est équipé d’un micro-ordinateur Raspberry Pi Zero 2W qui gère une caméra (Raspberry Pi Camera V3 wide – 1920*1080 pixels) ainsi que la centrale inertielle avec son capteur de pression que nous avons placé à l’extérieur du caisson, à côté des antennes. Cet ensemble « Données » est alimenté par deux batteries Lithium Ion de 3000 mAh (3,7 V) chacune, pour un total de 6000 mAh.
Pour la partie « Communication », nous avons choisi deux modules qui se complètent pour nous permettre de retrouver le REMORA une fois qu’il aura fait surface au terme des 12 heures d’enregistrement. Le premier module est la carte Linkit Core de CLS qui nous permet d’obtenir des positions approximatives (en utilisant l’effet Doppler du déplacement des satellites) à un ou deux kilomètres près ainsi qu’une position précise grâce à l’antenne GPS déportée dans le bouchon. L’idée est que ces positions nous indiquent que la balise a bien fait surface, et où elle se situe approximativement. Une fois sur zone en bateau, nous allons retrouver le REMORA grâce au deuxième module utilisant la technologie LoRa, plus précis mais qui porte moins loin. Dans un périmètre d’environ 2 km, nous utilisons une antenne directionnelle avec son récepteur, nous permettant de capter le son émis par la balise. Ces deux modules de communication sont alimentés par une seule batterie LiPo de 1000 mAh (3,7 V), leur permettant une émission jusqu’à 36 heures. L’ARGOS et le LoRa nous transmettent des données via leurs antennes, situées sur l’arrière de la balise, à côté du capteur de pression.
Pour permettre au REMORA de remonter à la surface et de flotter pour exposer les trois antennes, nous avons imaginé un anneau-bouée imprimé sur mesure en 3D, dans lequel nous avons placé des cubes de mousse incompressible à l’origine prévue pour les ROV. Cette mousse peut supporter la pression exercée par l’eau à des profondeurs de 1000 mètres.
Pour le support du REMORA, nous utilisons une plaque de bois en contre-plaqué de 3mm d’épaisseur dans laquelle nous découpons au laser des pièces qui, une fois assemblées, permettent d’avoir un support à la fois incliné (5°, 10° ou 15°), biodégradable, résistant, et à la fois léger pour que la tortue puisse s’en débarrasser facilement au bout de quelques jours. Deux traits de colle epoxy permettent d’attacher ce support sur la carapace de l’animal, qui se décollera au bout de quelques jours.
Pour attacher le REMORA sur son support en bois, nous utilisons un élastique naturel, fermé grâce à une anode dont l’alliage de métaux fond par électrolyse dès lors qu’il est dans de l’eau de mer. Etant donné que ces anodes sont fabriquées aux Etats-Unis, avec un certain taux de salinité, nous les avons testées en simulant le taux moyen de salinité de la Méditerranée (37 grammes de sel dans un litre d’eau), qui est nettement plus élevé qu’en Atlantique ou dans le Pacifique. Ainsi, une anode de « 1 jour » pour les Américains, s’est retrouvée être de 11 heures pour la Méditerranée. Ce qui, pour nos premiers tests, s’est avéré idéal.
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2) DUNE BOX
La DUNE BOX essaie de répondre à une problématique des biologistes : Dans le sud de l’île de Kefalonia, de nombreuses tortues viennent pondre chaque année leur nid dans des zones qui parfois peuvent s’avérer dangereuses pour le bon développement des oeufs.
Pendant toute la période de pontes (avril-juillet), les nombreuses équipes de volontaires de Wildlife Sense surveillent quotidiennement l’ensemble des plages pour enregistrer les nouveaux nids, évaluer leur niveau de risque, et les protéger.
La plupart de ces nids sont simplement au bon endroit, car les tortues femelles savent trouver le meilleur endroit d’une plage pour le bon développement de leurs oeufs. Malheureusement, pour diverses raisons comme par exemple la pollution lumineuse, les constructions et infrastructures touristiques, ou encore les plantes qui poussent dans le sable, il arrive que certains nids soient à risques ou condamnés. C’est le cas par exemple des nids situés trop proches de la mer.
En suivant un protocole très précis et stricte, et uniquement pour les nids les plus à risques, les responsables de Wildlife Sense peuvent décider de les déplacer pour leur donner une chance supplémentaire de réussite. Pour ne donner que quelques uns des nombreux aspects de ce protocole, les oeufs sont déplacés uniquement dans les 10 heures suivant la ponte ; autre exemple, non seulement les dimensions et profondeurs exactes du nid d’origine doivent être scrupuleusement respectées, mais il est important aussi de respecter l’ordre et la position de chacun des oeufs.
L’ensemble de ces paramètres sont cruciaux, car c’est bien l’ensemble des choix faits par les tortues qui comptent, y compris la taille des grains de sable qui va avoir un impact sur la température et le taux d’humidité dans le sable.
L’équipe technique de la Fondation Octopus a dès lors travaillé sur un appareil de monitoring, capable d’enregistrer en continu et pendant environ deux mois (temps de développement des oeufs) l’ensemble de ces paramètres pour contrôler le nid déplacé et s’assurer que tout va bien.
Pour cela, nous sommes partis de la base du kit de monitoring pour phoques moines que nous avons développé et amélioré ces cinq dernières années, et l’avons modifié pour répondre aux nouveaux besoins des nids de tortues marines.
Le kit est composé de quatre éléments principaux : Sur la plage, la boîte contenant l’électronique et la batterie (1), ainsi que le panneau solaire (2) à proximité. Dans le sable, à la profondeur du nid déplacé, la petite boîte contenant le micro ordinateur et la caméra (3), ainsi que le capteur de température et d’humidité (4) qui est relié par un câble à la boîte dans le sable.
L’objectif est de pouvoir surveiller ce nid sans avoir d’influence sur le développement des oeufs. Nous avons fait le choix d’enregistrer l’ensemble des trois paramètres (1 photo, 1 mesure de température, 1 mesure d’humidité) une fois toutes les six heures, soit quatre fois par 24 heures. Lorsque les choses se sont accélérées, en fin de développement, nous avons augmenté la cadence jusqu’à une photo toutes les minutes.
Voici donc la procédure de fonctionnement : Sur la plage, le panneau solaire de 100W va recharger la batterie 12V, située dans la boîte sur la plage. Le micro ordinateur principal (Rasbperry Pi 4) et le routeur 4G (D-Link DWR-921) sont alimentés en continu pendant toute la durée du monitoring. Toutes les six heures, le Raspberry Pi principal va activer via un câble ethernet (POE) l’électronique situé dans la boîte étanche enterrée à côté des oeufs. À l’intérieur, un second Raspberry Pi 4 s’allume et va gérer une caméra infra-rouge et deux petits éclairages LEDs, ainsi qu’un capteur de température et d’humidité pour réaliser un enregistrement qui va durer très exactement une minute, avant de s’éteindre à nouveau.
Nous avons choisi de ne laisser allumer qu’une minute le module dans le sable pour éviter qu’une chaleur dégagée par les éclairages infra-rouges ait un impact sur le développement des oeufs. Ce que nous voulons éviter à tout prix.
Durant cette minute où le module enterré est allumé, le Raspberry Pi secondaire va enregistrer les données (une photo, une température et un taux d’humidité) localement sur une clé USB, puis les transmettre par le réseau téléphonique local à notre serveur en Suisse où elles sont archivées. Cette transmission « live » des données permet aussi aux différents biologistes qui collaborent au projet de pouvoir les étudier de n’importe où et n’importe quand, pendant toute la durée de monitoring du nid.
Nous vous proposons ici les résultats de la première expérience, qui s’est déroulée au mois de juin 2023, sur un nid déplacé dans le sud de l’île de Kefalonia car il a été estimé qu’il était trop proche de plantes des sables ayant des racines pouvant déshydrater les oeufs.
Dans ce time-lapse de une minute (vidéo), il est possible d’observer le développement des oeufs, l’apparition d’une racine, l’apparition d’une condensation importante juste après une vague de chaleur qui a duré 14 jours en Grèce (de mi-juillet à fin juillet 2023), et finalement l’éclosion des oeufs début août, au terme de 55 jours de développement.
Nous pouvons aussi dire que le capteur de température a parfaitement fonctionné, car les températures enregistrées correspondent à celles enregistrées par le micro-capteur placé par les équipe de Wildlife Sense dans chacun des nids qu’ils déplacent.
Finalement et malheureusement, nous avons des soucis avec le capteur d’humidité dans la mesure où une fois qu’il est saturé dans le sable, ce qui est arrivé au bout de quelques heures, il est resté saturé (100%) jusqu’à la fin car il n’est pas à l’air libre pour pouvoir déssaturer. Nous travaillons sur ce souci technique pour tenter de trouver une solution pour les prochains monitorings.
a) Durant la mission de terrain de 2025 en Grèce, le premier déploiement du REMORA V2 a eu lieu la nuit du 9 juin à minuit sur la plage de Megas Lakos, au Sud-Ouest de l’île de Kefalonia. La tortue était une Caretta caretta, appelée « Marilyn », dont la longueur de carapace était de 81 cm et un poids estimé d’un peu plus de 50 kg. Marilyn a pondu cette nuit-là 96 oeufs dans le nid qu’elle a creusé pendant plus de deux heures.
>> A 0h20, « Marilyn » est repartie en mer avec le REMORA Unité 6 sur sa carapace. La balise s’est détachée vers midi le lendemain après avoir enregistré 11 heures et 30 minutes de vidéo. A 13h20, par temps calme, l’équipe d’Octopus recevait les coordonnées GPS du premier point transmis par les satellites d’ARGOS. A 14h45, soit une heure et 15 minutes plus tard, l’équipe d’Octopus récupérait la balise en bateau. La recherche locale (moins d’un kilomètre de la balise) avec le module LoRa et son antenne directionnelle n’a malheureusement pas fonctionné.
b) Le deuxième déploiement du REMORA V2 a eu lieu la nuit du 13 juin à minuit, toujours sur la plage de Megas Lakos. La tortue était aussi une Caretta caretta, appelée « Knicks », dont la longueur de carapace était de 74 cm pour un poids estimé d’environ 40-45 kg. Knicks a pondu 115 oeufs avant que nous installions le REMORA Unité 6 sur sa carapace.
>> A 0h15, « Knicks » s’immergeait dans la mer. La balise s’est détachée à 11h20 le lendemain à la mi-journée, après avoir enregistré 11 heures et 10 minutes de vidéo. A 11h30, l’équipe d’Octopus recevait le premier point approximatif ARGOS (peu précis contrairement à un point GPS) et commençait la recherche en mer de la balise en bateau. Après un après-midi de brise thermique modérée avec passablement de vagues, le calme est revenu dans la soirée vers 19h00. Depuis son bateau, l’équipe d’Octopus a reçu tout au long de la journée des points ARGOS peu précis, ne permettant pas de retrouver le REMORA. A 20h30, l’équipe a fini par recevoir une position GPS précise. La balise a été récupérée 45 minutes plus tard (à 21h15), soit quelques minutes avant le coucher du soleil. La recherche locale (moins d’un kilomètre) avec le module LoRa et son antenne directionnelle n’a pas non plus fonctionné.
Réussites et difficultés
En 2023 et 2024, les premiers tests de déploiements du REMORA se sont déroulés dans la lagune d’Argostoli, soit un environnement semi-clos séparé du large par un pont en pierre avec quelques ouvertures que les tortues empruntent pour entrer et sortir. Les tortues ont pour habitude d’y rester plusieurs semaines voire plusieurs mois car la nourriture y est abondante et la faible profondeur (moins de quatre mètres) fait que l’eau de la lagune est plus chaude. Lorsque le REMORA se détache de la tortue, la probabilité est élevée que la balise reste « enfermée » dans cette lagune, facilitant sa récupération.
La mission de juin 2025 a permis de franchir une nouvelle étape concernant le REMORA. Les deux tortues équipées de la balise étaient des femelles adultes venues pondre leurs oeufs sur les plages au Sud de l’île de Kefalonia. Ces plages étant ouvertes sur le large, les tortues auraient pu partir loin et atteindre de plus grandes profondeurs que dans la lagune. Nous avions toutefois l’intuition que les tortues resteraient relativement proche de la côte, car elles ont pour habitude de pondre deux à trois nids successifs à deux semaines d’intervalles durant la période estivale. C’est effectivement ce qui s’est passé dans les deux cas, puisque nous avons récupéré le REMORA dans la grande baie d’Argostoli (14 km de long sur 3 km de large), où les tortues se reposent et se nourrissent entre deux pontes dans des profondeurs de moins de 20 mètres.
Dans les deux cas, le REMORA a techniquement bien fonctionné, avec des enregistrements vidéo de plus de 11 heures d’affilé, des enregistrements des différents capteurs, des positionnements ARGOS et GPS avec transmissions satellitaires de ces points, et des récupérations en bateau avant que la batterie communication ne soit à plat. Seul bémol technique, le positionnement local avec le module LoRa et son antenne directionnelle n’ont pas fonctionné.
Toutefois, un complément de R&D avec des corrections techniques ont permis de rendre le LoRa opérationnel au mois d’octobre 2025, avec une augmentation significative de sa portée de un kilomètre à plusieurs kilomètres. Il reste encore quelques tests à mener d’ici la fin de 2025, mais le REMORA V2 va être rapidement pleinement opérationnel pour la dernière étape des tests : une tortue soignée, en pleine forme, remise en liberté en haute mer avec de grandes profondeurs.
Cette dernière étape devait être menée autour de l’île de Lampedusa au mois de juillet 2025. Malheureusement, le centre de soins avec qui travaille le Pr Paolo Casale n’a pas reçu de tortues accidentellement attrapées par des pêcheurs d’une taille suffisante pour être équipée du REMORA V2 (tortues supérieures à 35 kg). De plus, la météo était particulièrement mauvaise durant la semaine prévue de ce dernier test. Il a été convenu avec la biologiste Daniela Freggi (directrice du centre de Lampedusa) que nous remettions à l’été 2026 ce test le plus complexe, dans la mesure où il faut que l’ensemble des éléments de localisation de la balise fonctionnent parfaitement. Non seulement, il faut que le module ARGOS/GPS nous transmette des points précis (ce qui veut dire une météo clémente et calme), mais il faut aussi que le module LoRa avec son antenne directionnelle fonctionnent, car une fois au large la probabilité est très élevée de ne plus avoir de réseau cellulaire nous permettant de recevoir de nouvelles positions du REMORA sur la plateforme en ligne d’ARGOS. Nous ne bénéficierons alors plus que du LoRa.
Les deux tests menés à Kefalonia en juin 2025 permettent aux biologistes de mieux comprendre dans un premier temps comment les tortues femelles adultes récupèrent durant les heures qui suivent la ponte d’une centaine d’oeufs, à quels rythmes elles se nourrissent et se reposent, comment elles interagissent avec d’autres tortues qui se trouvent dans la même zone, et comment elles évoluent autour des fermes d’élevage de poissons situées dans la baie d’Argostoli.
En collaborant étroitement avec des biologistes italiens et grecs, la Fondation Octopus développe de nouveaux outils open source pour récolter des informations inédites sur les tortues marines. En comprenant mieux ces animaux, les spécialistes seront plus à même de proposer des mesures de protection efficaces. Voici les images tournées lors de ce projet:




















































