Épaves en péril du lac de Neuchâtel 3/3 (Suisse, 2020)
Depuis l’Antiquité, les hommes utilisent les lacs suisses pour transporter des marchandises. De nombreux navires ont sombré et ont été recouverts par les sédiments.
Témoin de notre passé aujourd’hui menacé par l’érosion lacustre, cette épave gallo-romaine est réapparue récemment. Elle doit donc être étudiée de toute urgence.
Les lacs suisses sont reconnus dans le monde pour leur richesse archéologique de l’époque des palafittes, lorsque les hommes du Néolithique à l’Âge du Bronze construisaient leurs villages en bord de lac.
Durant les milliers d’années qui ont suivi, les hommes ont utilisé les lacs suisses comme des axes commerciaux. Une aide précieuse pour transporter des marchandises trop volumineuses ou trop lourdes pour les difficiles voies terrestres, comme des blocs de pierre par exemple. Que ce soit durant l’époque gallo-romaine, le Moyen Âge, ou les périodes tardives, nombreux sont les navires qui n’ont pas atteint leur destination et ont sombré, rapidement oubliés.
Les lacs changent
Aux 19e et 20e siècles, la région des trois lacs a subi de profondes modifications (constructions de retenues d’eau, de canaux, etc.) pour stabiliser le niveau des lacs en cas de crues ou de sécheresses. Cette contrainte imposée aux lacs a eu pour conséquence qu’ils ont commencé à refaire leur lit, tout comme un fleuve qu’on aurait détourné. Cette érosion affecte principalement les zones côtières, avec des déplacements importants de sable, faisant réapparaître certains vestiges archéologiques, comme des pirogues du Néolithique ou des chalands du 19e siècle. Autant de témoins oubliés et fragiles de notre histoire. Ce récent projet de fouilles subaquatiques concerne plusieurs épaves qui, par leur âge et leur état de conservation, sont des témoignages inestimables pour comprendre l’évolution de l’architecture navale et de la navigation dans la région suisse des Trois-Lacs.
Ces vestiges ont été découverts lors des vols de prospections aériennes lié au monitoring du patrimoine immergé qui est mené régulièrement par l’archéologue Fabien Langenegger de l’Office de l’archéologie du canton de Neuchâtel (OARC). Depuis de nombreuses années, il collabore avec l’aérostier et ingénieur Fabien Droz pour surveiller les fronts d’érosion présents sur la plateforme littorale qui mettent en danger les stations lacustres, mais également pour prospecter les 30 kilomètres de côtes du canton de Neuchâtel.
Le bois parle
Une anomalie repérée en 2015 a permis de découvrir les restes d’un chaland gallo-romain vieux d’environ deux mille ans. En 2017, un amas de gros blocs de pierre est à l’origine de la découverte d’une seconde épave, datée précisément à 1776 grâce à la dendrochronologie (méthode scientifique permettant de dater des pièces de bois en comptant et en mesurant l’écartement des cernes de croissance des arbres). Une troisième épave, qui semble avoir été coulée intentionnellement au 16ème siècle pour servir de base de construction d’un signal, complète ce trio de vestiges inédits.
Les rares chalands qui ont été retrouvés dans nos lacs ont presque tous sombré avec leur cargaison de blocs de calcaire, créant des reliefs visibles depuis les airs. Ces blocs ont aussi permis de stabiliser les restes de l’épave en la maintenant au fond jusqu’à ce qu’elle soit ensablée.
Enjeux scientifiques
A ce jour, seules trois épaves gallo-romaines ont été recensées et étudiées en Suisse. En plus de celle découverte dans la baie de Bevaix (NE) et présentée dans la salle de la navigation du musée du Laténium, une barque et un chaland ont été fouillés à Yverdon-les-Bains (VD) visibles au Musée d’Yverdon et région.
Les nouvelles épaves découvertes par Fabien Langenegger pourraient s’avérer historiquement importantes, dans la mesure ou certaines parties du navire (comme l’un de ses flans) pourraient être très bien conservées.
Dans la région des Trois-Lacs et du Léman, entre les embarcations romaines datées du 2e siècle ap. J.- C. et les nombreux chalands du XIXe siècle, aucune épave n’avait été mise au jour jusqu’à ces récentes découvertes. L’étude des restes des bateaux du 16e et du 18e siècle comblent donc en partie un hiatus de 1700 ans et permettra de mieux comprendre l’évolution de la construction navale sur nos lacs.
Menaces à court terme
Situées à faible profondeur et protégées par une fine couche de sédiments, les trois épaves sont aujourd’hui vulnérables, car elles sont situées dans une partie du lac particulièrement exposée aux vents dominants.
Pour ce troisième projet de préservation du patrimoine lacustre, la Fondation Octopus va fournir une équipe composée de quatre plongeurs qualifiés et un pilote de drones aériens et sous-marins.
La fondation soutient ainsi la collecte des données scientifiques et informe le public sur les objets de l’étude. En échange, l’OARC permet à la Fondation Octopus d’acquérir les connaissances sur les techniques de fouilles archéologiques subaquatiques en eau froide et de médiatiser la fouille pour son compte et celui de l’OARC.
La troisième campagne devait avoir lieu en mars 2020, mais a eu lieu finalement en septembre 2020 à cause de la crise du COVID19. Elle a permis de fouiller les restes d’un chaland gallo-romain, composés d’un assemblage de planches en chêne qui devaient former le flanc d’un chaland.
Grâce aux modélisations 3D sous-marines, l’objectif et de conserver une trace de chacune des étapes des fouilles subaquatiques.
La Fondation Octopus a été séduite par l’idée de collaborer sur des problématiques d’eaux intérieures, notamment pour l’étude et la préservation d’épaves menacées par l’érosion sous-marine.
En novembre 2018, une mission de repérages a réuni Fabien Langenegger et l’équipe de plongée de la Fondation Octopus pour collecter toutes les données nécessaires à la préparation du projet. Lors de cette courte mission de trois jours, il a aussi été possible de plonger sur l’épave du Quai Osterwald à Neuchâtel. Ce navire, qui a sombré en 1853, mesure 30 mètres de long et repose à huit mètres de profondeur. En une plongée, l’équipe a pu déployer le balisage sous-marin et faire une acquisition photogrammétrique de près de 600 photos. Le modèle 3D de cette magnifique épave est visible ici.
Drones aériens
L’utilisation de drones aériens est particulièrement utile à la détection d’objets sous-marins quand ils se trouvent à faible profondeur et dans une eau claire.
En volant à plusieurs dizaines de mètres d’altitude, le pilote est capable de visualiser en direct et cartographier certaines épaves en jouant sur les contrastes des photos. Le drone peut ainsi scanner certaines zones qui devront être ensuite fouillées par les archéologues en plongée.
Pour ce projet, l’utilisation de plusieurs drones avec des optiques différentes va aider les archéologues à récolter de précieuses données sur ces épaves en cours d’érosion.
Drone sous-marin
L’utilisation du Trident d’OpenRov nous sert à :
– prévisualiser une épave avant d’y envoyer une équipe de plongeurs
– effectuer une première analyse des paramètres de plongée, comme la visibilité, la température de l’eau ou le courant
– capturer des images en profondeur, dans des zones difficilement accessibles aux plongeurs
Modélisation 3D d’épaves
Une fois l’acquisition photographique sous-marine effectuée, l’équipe de la Fondation Octopus procède au traitement informatique des données pour obtenir une zone modélisée en 3D comme celle-ci .
En cliquant sur le sigle au centre de la fenêtre, une fois le modèle chargé, vous pouvez faire tourner la zone en cliquant au centre et en déplaçant le curseur. Vous pouvez aussi zoomer et déplacer le modèle dans l’espace en maintenant la touche majuscule enfoncée.
De façon simple et gratuite, la Fondation Octopus montre ainsi qu’il est possible d’immerger des gens sans aucune notion de plongée dans les profondeurs et de leur permettre de déambuler dans le fond de l’eau pour découvrir une épave.
Photogrammétrie
Que ce soit pour les scientifiques, le public ou les passionnés de plongée, ces modèles numériques sont des outils de visualisation efficaces.
Du modèle 3D numérique, élément simple de visualisation, le programme informatique permet d’extraire un outil qui, lui, est scientifique : l’orthophotoplan. Par une projection verticale de l’ensemble du relief sur un plan horizontal, cette carte d’une précision centimétrique respecte toutes les dimensions au sol. Alors que le temps de plongée est limité par l’air contenu dans une bouteille, il devient maintenant possible de « sortir » la zone de travail du fond de l’eau pour pourvoir l’étudier attentivement à terre.
Le chaland gallo-romain
Lors de la première plongée, l’identification d’un chaland gallo-romain n’a fait aucun doute. Fabien Langenegger a découvert un assemblage de planches en chêne apparaissant légèrement au sommet des sédiments lacustres et, sur toute sa longueur, un bordé fixé à l’aide de gros clous forgés sur les courbes (en chêne également) espacées tous les 80 à 90 cm.
Après les deux premières épaves étudiées en 2019 (mars et octobre), cette troisième mission de soutien sur le terrain avait pour but de dégager, documenter et ré-ensabler les restes de l’épave d’un chaland à fond plat, daté par dendrochronologie en 121 après J-C, soit l’époque gallo-romaine.
Cette mission de fouilles archéologiques subaquatiques fut menée du 16 septembre au 1er octobre 2020, avec une équipe de quatre plongeurs et un pilote de drones.
Cette mission révéla le flanc d’une dizaine de mètres de long d’un chaland exceptionnellement bien conservé dans la craie lacustre à environ 2 mètres de profondeur. A proximité immédiate de ce flanc, l’équipe a pu aussi étudier en détail le bouchain monoxyl (grande pièce taillée et évidée à la hache dans un seul tronc d’arbre) de ce flanc. Il s’agit de la pièce maîtresse en chêne massif permettant de faire la jonction entre le flanc et le fond de la coque du bateau. Le flanc et le bouchain sont des pièces exceptionnelles, dans la mesure où, jusqu’à présent, aucun des chalands gallo- romains retrouvés dans les lacs alpins (Bevaix, Yverdon, etc.) n’avait conservé leurs flancs. Cette pièce très fragile manque systématiquement puisqu’elle est la première à se briser lors d’un échouage.
Lors des fouilles, plusieurs objets d’intérêt ont été découverts, incluant près de 200 clous forgés (de tailles variant entre 20 et 5 cm de longueur), deux barres de renfort métalliques plates et une pièce en cuir. Ces pièces ont été protégées par Fabien Langenegger dans les réserves de l’OARC.
Cette étude, rendue possible par l’action sur le terrain de l’équipe constituée pour cette mission par la Fondation Octopus, va permettre à l’Office d’Archéologie cantonale de compléter l’état des connaissances actuelles sur l’architecture navale de nos lacs à l’époque gallo-romaine.
Ce chaland est daté par dendrochronologie à 120 après J-C, soit sous le règne de l’empereur romain Hadrien. A cette époque, la cité d’Aventicum (la ville actuelle d’Avenches) au bord du lac de Morat est une cité gallo-romaine très importante puisqu’elle est la capitale de l’Helvétie. Elle compte d’ailleurs à cette date près de 20’000 habitants, ce qui est important pour l’époque antique. A l’origine une petite ville celte, le destin d’Aventicum bascule lorsqu’elle est promue par l’empereur Vespasien au statut de colonie romaine en 69 après J-C sous le nom de Colonia Pia Flavia Constans Emerita Helvetiorum Foederata . L’empereur Vespasien y est particulièrement attaché puisque son père et son fils Titus (futur empereur) y ont habité de nombreuses années. Son père y exerçait le métier de banquier. Avec ce nouveau statut, la cité entreprend des travaux titanesques, à commencer par un impressionnant mur d’enceinte de 5,5 km de long et huit mètres de haut, doté de 70 tours de défense, qui protége un territoire de 230 hectares. Les travaux de ce gigantesque mur ont démarré en 72 après J-C et ont duré une douzaine d’années. Il est estimé par les experts que pour construire cette construction monumentale, il aura fallu que deux chalands tels que celui dont nous avons retrouvé le flanc, transportant chacun 15 tonnes de blocs de roche, fassent tous les jours le trajet entre Hauterive et Avenches pendant 12 années consécutives. Il est fort à parier que durant ce trajet (45 km aller-retour) de nombreux chalands ont rencontré des difficultés ou même coulé. Ce d’autant plus que suite au mur d’enceinte, un théatre, un sanctuaire, un forum et un grand amphithéâtre vont aussi être construits. Ces imposants bâtiments publics ont eux aussi nécessité d’acheminer en chalands de très larges quantités de pierres du Jura.












































