L’épave des aigles (Suisse, 2025 – 2026)
En novembre 2024, une épave exceptionnelle est découverte dans le fond du lac de Neuchâtel. Celle-ci est composée d’un stock de vaisselle miraculeusement conservée, d’armes, d’outils et de pièces d’attelage liées au transport à cheval. Datée du début de l’empire romain, se pourrait-il que cette cargaison soit en lien avec l’installation des légions romaines le long du Rhin qui font face à la dangereuse Germanie ?
Dans le cadre du projet « Epaves en péril du lac de Neuchâtel » initié en 2018, la dernière épave a été découverte en drone le 21 novembre 2024 par Fabien Droz, collaborateur extérieur du département d’archéologie du canton de Neuchâtel (OARC).
La première plongée de confirmation et d’évaluation a été menée le 24 novembre 2024, par l’archéologue responsable du territoire lacustre du canton de Neuchâtel, Fabien Langenegger, et Julien Pfyffer, président de la Fondation Octopus.
Lors de cette plongée inouïe, nous avons évalué qu’il s’agissait d’une immense cargaison de céramiques anciennes. Quelques pièces ont été prélevées pour qu’elles puissent être rapidement évaluées par les spécialistes. En plus, un échantillon de bois présent dans la cargaison a été extrait pour réaliser une datation au Carbone 14. Le résultat de cette analyse a permis d’établir une fourchette de temps, comprise entre 50 avant J.-C. et 50 après J.-C. Ce tout premier résultat fait donc remonter cette cargaison à la période située entre la fin de la République romaine et le début de l’Empire romain.
De par la diversité d’objets et leur niveau exceptionnel de conservation, cette cargaison représente un instantané rarissime de l’antiquité qui a probablement été recouvert par les sédiments pendant plusieurs centaines d’années. Mais suite aux deux corrections des eaux du Jura (au 19e et 20e siècles) afin de stabiliser le niveau des lacs, la couche de sédiments qui recouvrait ces vestiges s’est érodée. Ces pièces, d’une valeur historique inestimable, sont dès lors exposées aux courants du lac et aux éventuels pilleurs. Il a donc été décidé de mener rapidement des fouilles pour pouvoir mettre ces pièces en sécurité, les stabiliser et pouvoir les présenter au public.
Depuis 2018, la Fondation Octopus collabore étroitement avec les archéologues du canton de Neuchâtel. Dans le cadre du programme « Epaves en péril », nous avons pu soutenir les scientifiques en fouillant intégralement trois épaves et partiellement deux villages lacustres (du Néolithique et de l’Âge du Bronze).
Aujourd’hui, la découverte de cette nouvelle épave est un nouveau challenge technique passionnant pour les archéologues et restaurateurs du canton de Neuchâtel. Non seulement il ne s’agit pas d’une « épave » au sens le plus connu, puisque le bateau n’a à ce jour pas encore été retrouvé, mais cette cargaison représente un instantané rarissime du début de l’Empire romain. La totalité des objets qui ont coulé ont été figés dans le temps. Plus encore, il s’agit d’une cargaison neuve, qui très probablement venait d’être produite par un potier et était destinée à être vendue. Compte tenu de la grande quantité de pièces et leur diversité pour une période très précise, ce chargement va très probablement servir de référence dans le milieu archéologique et faire faire un bond en avant aux connaissances sur les marchandises transportées et le commerce fluviale de cette période.
Pendant des centaines d’années, ces vestiges ont été protégés par des couches plus ou moins épaisses de sédiments. Malheureusement, en décidant de maîtriser le niveau des lacs au 19e et 20e siècles lors des « deux corrections des eaux du Jura », ces immenses masses d’eau en apparence immobiles ont refait leur lit, comme une rivière qui est détournée. Les sédiments des plateaux côtiers ont alors commencé à se désagréger et à être emportés dans les profondeurs du lac.
L’équipe de la Fondation Octopus est particulièrement fière de participer à cette aventure hors norme. Non seulement son équipe de techniciens spécialisés va mettre ses compétences au service des archéologues pour les fouilles subaquatiques, mais nous préparons un livre et réalisons un documentaire vidéo pour raconter au public ce que nous avons eu l’immense privilège de vivre.
Mission mars 2025
Lors de la mission de deux semaines, qui s’est déroulée entre le 10 et le 22 mars 2025, une zone de travail de 60 mètres de long sur 24 mètres de large à 8 mètres de profondeur a été établie, au centre de laquelle se trouve la zone de forte concentration de céramiques.
Cette zone de travail a été ensuite quadrillée et subdivisée en carrés de 4 mètres de côté, pour réaliser une fouille fine et pouvoir positionner précisément chaque objet. L’équipe, composée de trois archéologues du canton de Neuchâtel, trois archéologues du canton de Fribourg, de l’équipe de la Fondation Octopus (6 techniciens) et d’un volontaire, a permis de fouiller complètement 42 carrés de 4 mètres de côté, dans les zones périphériques de la grande aire de travail de 1000 m2. De cette première zone de fouilles, environ 150 objets ont été dégagés, sortis de l’eau et ramenés au laboratoire de restauration du musée du Latenium à Hauterive pour être traités et stabilisés.
En dehors de cette zone centrale d’environ 1000 m2, plusieurs pièces ont été trouvées et positionnées jusqu’à 200 mètres au Nord et au Sud du coeur du chargement. Il s’agit entre autre de roues de char en bois et métal, des restes d’une amphore, et de plusieurs pièces de céramique qui permettent d’imaginer que l’échouage s’est étalé sur une assez grande distance.
L’objectif de cette première mission était de mener une campagne de fouilles de deux semaines, avec un nombre modéré d’objets à traiter, pour que l’ensemble de la chaîne de conservation et d’étude soit mise en place et prête pour la seconde campagne de fouilles avec un nombre beaucoup plus élevé de pièces à traiter.
Mission mars 2026
Pendant un an, ce site exceptionnel a été surveillé et monitoré, en gardant son existence secrète. Un système de caméras étanches a été développé pour l’occasion par la Fondation Octopus pour que les archéologues puissent garder un oeil sur le précieux chargement.
Durant ces longs mois l’Office de l’Archéologie cantonal du canton de Neuchâtel (OARC) ainsi que l’équipe de restauration du musée du Laténium ont traité et étudié les quelques 150 pièces sorties de l’eau lors de la mission de fouilles de mars 2025. Cette première phase a permis de mettre en place la logistique et les protocoles de conservation, en fonction des matériaux (bois, terre cuite, métaux) afin de stabiliser ces pièces d’une grande fragilité dès lors qu’ils sont sortis de l’eau. L’objectif est de les garder transitoirement dans de l’eau déminéralisée à une température proche de celle d’où nous les extrayons, soit environ 5-6°C. Dans un deuxième temps, ils sont séchés progressivement jusqu’à être totalement stables.
Début mars 2026, l’équipe au complet a repris les fouilles dans le lac de Neuchâtel, lors d’une mission de près d’un mois. Cette fois, l’enjeu est de taille, puisque la totalité des pièces restantes doivent être précisément positionnées, identifiées, sorties de l’eau et mises en sécurité. D’après les premières estimations, il s’agissait de près d’environ 600 pièces.
Pour la mission de 2026, il restait à fouiller 19 carrés de 4 mètres de côté.
Nous savons que de très nombreuses pièces reposent à même le fond lacustre. Celles-ci ne sont pas particulièrement complexes à positionner, identifier, et prélever. Mais dans la partie très concentrée, une quantité encore indéterminée s’empile sur plusieurs couches. Dès le début des fouilles, nous étions en mesure d’observer en plongée des séries d’assiettes et de bols rangés verticalement en racks, qui pourraient être dans la position dans laquelle ils étaient sur le bateau qui les transportait, rangés dans des caisses en bois par exemple. Tout le challenge a donc consisté à extraire ces « piles » d’assiettes tout en préservant au maximum la structure de bois fragile qui se trouve dessous.
Plusieurs équipes se sont relayées, à raison de deux-trois plongées par jour, pendant un mois pour méticuleusement mesurer, dessiner et prélever toutes les pièces.
Au terme de cette mission d’exception, nous gardons en mémoire qu’il y a deux mille ans, un bateau a perdu son chargement dans les eaux du lac de Neuchâtel. Sur le moment, la perte a du être colossale. Mais aujourd’hui, ce naufrage accidentel va permettre à de très nombreux archéologues et historiens de mieux comprendre le monde dans lequel les Helvètes vivaient, au coeur de l’Empire romain.
Drones aériens
L’utilisation de drones aériens est particulièrement utile à la détection d’objets sous-marins quand ils se trouvent à faible profondeur et dans une eau claire.
Modélisation 3D d’épaves
Une fois l’acquisition photographique sous-marine effectuée, l’équipe de la Fondation Octopus procède au traitement informatique des données pour obtenir un objet modélisé en 3D comme celui-ci (mot de passe: latenium).
En cliquant sur le sigle au centre de la fenêtre, une fois le modèle chargé, vous pouvez le faire tourner en cliquant au centre et en déplaçant le curseur. Vous pouvez aussi zoomer et déplacer le modèle dans l’espace en maintenant la touche majuscule enfoncée.
De façon simple et gratuite, la Fondation Octopus montre ainsi qu’il est possible d’immerger des gens sans aucune notion de plongée dans les profondeurs et de leur permettre d’observer un objet dans le fond de l’eau.
Photogrammétrie
Du modèle 3D numérique, élément simple de visualisation, le programme informatique permet d’extraire un outil qui, lui, est scientifique : l’orthophotoplan. Par une projection verticale de l’ensemble du relief sur un plan horizontal, cette carte d’une précision centimétrique respecte toutes les dimensions au sol. Alors que le temps de plongée est limité par l’air contenu dans une bouteille, il devient maintenant possible de « sortir » la zone de travail du fond de l’eau pour pouvoir l’étudier attentivement à terre.
Drone sous-marin
L’utilisation de petits ROV nous permet :
– de prévisualiser une épave avant d’y envoyer une équipe de plongeurs
– d’effectuer une première analyse des paramètres de plongée, comme la visibilité, la température de l’eau ou le courant
– de capturer des images en profondeur, dans des zones difficilement accessibles aux plongeurs
Les objets trouvés permettent d’affiner quelque peu la nature et la datation du chargement, bien que toute conclusion ne sera réellement possible qu’après de longs mois ou d’années d’études spécialisées.
Lors de la mission de mars 2025, nous avons retrouvé :
> Un set complet de plusieurs centaines de pièces de céramiques (pour une très grande majorité intactes). Dans ce chargement très important de par sa taille, on peut compter des grands plats, des assiettes, des bols et des gobelets de plusieurs tailles. Aucune des pièces sorties de l’eau en 2025 ne présentait de marque du potier qui les a fabriquées, nous permettant d’identifier le lieu de leur production. Toutefois, les premières analyses semblent indiquer que ces pièces pourraient avoir été fabriquées localement, sur le plateau helvète.
> Deux grands morceaux d’amphores qui servent à stocker et transporter des marchandises comme de l’huile ou du vin.
> Un panier en osier miraculeusement conservé dans la craie lacustre, transportant un groupe de six céramiques de production différente du reste de la cargaison. Il pourrait s’agir de l’équipement de cuisine des marins du bateau.
> Plusieurs objets métalliques de cuisine comme un chaudron et un creuset.
> Plusieurs objets métalliques liés aux chevaux et aux attelages, comme des mors, des barres et des goupilles.
> Quatre roues de chariots en bois et en métal, à proximité immédiate du site. Une datation au carbone 14 de plusieurs échantillons a confirmé que ces quatre roues datent de la même période que le chargement de céramiques.
> Plusieurs objets métalliques liés à l’équipement personnel des légionnaires, dont une boucle de ceinture, une pioche-hache de pionniers (dolabre), et une fibule, servant à accrocher le manteau des soldats.
> Deux glaives entiers, dont un encore dans son fourreau en bois et métal.
Ces objets, réunis dans un même lieu (sur un bateau avant de couler dans les fonds lacustres) permettent d’envisager plusieurs hypothèses :
Les objets liés directement à l’équipement des légionnaires (glaives, dolabre, boucle de ceinture, fibule) permettent de savoir que ce chargement était escorté par plusieurs légionnaires. Vu la quantité de pièces, il est possible que cette cargaison ait été destinée à une légion, qui comptait environ 6000 hommes.
Une des hypothèses de travail est donc qu’il pourrait s’agir d’équipement neuf prévu pour équiper les légions qui s’installaient le long de la frontière établie sur le Rhin pour se protéger des tribus de Germanie.
Un objet en particulier permet d’affiner un peu plus la datation : la fibule. Ce modèle de broche pour fermer son manteau ne serait apparu que sous le règne du second empereur Tibère, qui a pris le pouvoir à la mort d’Auguste en 14 après J.-C.
Cette période est aussi confirmée par une datation dendrochronologique d’une planche retrouvée sous les assiettes qui, grâce au dernier cerne, fait remonter la cargaison à 17 après J.-C. Les archéologues appellent cette date le terminus post quem, c’est-à-dire la date avant laquelle il n’est pas possible que le chargement puisse dater.
Notre hypothèse de travail (qui doit être confirmée ou infirmée par les études scientifiques à venir) est donc que ce chargement pourrait remonter aux années suivant l’installation de la XIIIe légion (Gemina), établie en 16 après J.-C. dans le camp de Vindonissa (l’actuelle Windisch en Argovie), située au bord de l’Aar. L’une des missions importantes de cette légion était d’empêcher les tribus germaniques de descendre au Sud sur le plateau helvète pour prendre le contrôle des cols alpins. La XIIIe légion va rester à Vindonissa jusqu’en 45 après J.-C., soit à la fin du règne de l’empereur Caligula (successeur de Tibère).
Pour que ses légions puissent s’installer durablement le long du Rhin et du Danube, Rome se serait assurée que de très grande quantités de matériel soient acheminées d’Italie, de Gaule et même localement d’Helvétie. Une possibilité pourrait être que ce matériel ait pu être acheminé en charriot au port d’Yverdon (Eburodunum à l’époque romaine), à l’extrême sud du lac de Neuchâtel. De là, il aurait été chargé sur un bateau qui aurait pris la direction du Nord. D’Yverdon, les bateaux pouvaient rejoindre le camp militaire de Vindonissa situé au bord de l’Aar, en n’utilisant que les lacs et chenaux. C’est en s’approchant de l’entrée du canal de la Thielle, reliant le lac de Neuchâtel au lac de Bienne, que le chargement aurait coulé, à l’occasion d’un coup de vent par exemple. Il est intéressant de noter qu’à ce jour, aucune trace d’épave de bateau n’a été retrouvée à proximité du chargement. Il est donc possible que le bateau de transport s’en soit tiré ou qu’il ait coulé ailleurs.


























































