Le port de la cité antique d’Érétrie (Grèce, 2024 – 2026)
Située sur l’île d’Eubée, Érétrie est l’une des premières grandes cités de la Grèce classique qui a émergé vers 700 av. J-C. Ce site majeur a été fouillé à terre depuis 1964 par des générations d’archéologues suisses. Pourtant, les fonds marins de la ville n’ont jamais été explorés, à commencer par son port, aujourd’hui immergé. Il est d’une grande importance puisque Érétrie signifie « la cité des rameurs ».
Importante cité de la Grèce antique, Érétrie existe depuis l’Âge du bronze (3000 – 1100 avant J.-C.). Ses habitants furent parmi les premiers à explorer dès le 8ème siècle avant J.-C. le bassin méditerranéen, où ils fondèrent des colonies et établissements commerciaux. Trait d’union entre l’Orient et l’Occident, la contribution d’Érétrie s’est avérée essentielle dans la diffusion de l’alphabet sémitique et des mythes orientaux en Occident.
Puissance coloniale et commerciale, Érétrie prit part aux nombreux conflits qui secouèrent la Grèce: pillés par les Perses en 490 avant J.-C., la cité connut une période florissante aux 4e et 3e siècles avant J.-C., durant lesquels de luxueuses habitations furent construites.
Au fil de l’histoire ancienne, les Erétriens ont démontré à maintes reprises être des marins expérimentés puisque des colonies de la cité sont apparues dès le 8e siècle à la frontière entre la Turquie et la Syrie (colonie d’Al Mina), en Sicile (Zancles) et jusque dans la baie de Naples (Pithécusses sur l’île d’Ischia).
Prises par les Romains en 198 avant J.-C., l’influence d’Érétrie décline lentement jusqu’à la fin du 6e siècle de notre ère, où le site semble être abandonné.
Visitée par quelques voyageurs et antiquaires durant l’époque médiévale et moderne, la ville fut restaurée au 19ème siècle par le nouvel État grec pour accueillir des réfugiés grecs expulsés par les Ottomans de l’île de Psara.
L’exploration des vestiges antiques d’Érétrie, débutée il y a plus d’un siècle (1964 pour les Suisses), est toujours en cours, principalement grâce aux archéologues grecs et suisses.
Depuis la redécouverte d’Érétrie et les premières fouilles conduites au 19e siècle, aucune recherche systématique n’avait été consacrée au port de la ville antique.
Une telle carence nuit à la connaissance de cette cité, résolument tournée vers la navigation et le commerce dès ses origines. Face aux dangers liés au développement de la ville moderne,et tout particulièrement à un projet de nouvelle marina, une étude globale s’imposait.
Pour la première fois dans l’histoire des fouilles d’Erétrie, depuis que les archéologues grecs et suisses ont commencé à fouiller la cité en 1964, l’ESAG a obtenu du Ministère de la Culture grec un permis de trois ans pour évaluer la quantité de vestiges situés dans l’eau, entre la zone intérieure du port et autour du môle qui s’étend du Nord vers le Sud sur la partie ouest du port. Ce permis donne l’autorisation pour trois ans (2024 – 2026) à une équipe d’archéologues et de plongeurs techniciens pour évaluer le potentiel archéologique subaquatique de la cité antique.
Lors de la première campagne en 2024, l’objectif est de visualiser, documenter et positionner les structures visibles situées dans la mer, afin d’améliorer la compréhension du site dans son ensemble.
Pour ce faire, l’équipe de la Fondation Octopus, sous la direction de Sylvian Fachard (directeur de l’ESAG), Fabien Langenegger (archéologue) et Despoina Koutsoumba (Ephorie subaquatique), va accomplir plusieurs tâches et préparer une série de documents techniques qui permettront d’envisager une ou plusieurs fouilles écoles dans les années à venir.
La campagne 2026
Depuis 2024, les infrastructures portuaires de l’ancienne Érétrie font l’objet d’un programme de recherches systématiques, mené dans le cadre d’un projet triennal (Eretria Harbour Project), fruit d’une collaboration entre l’ESAG, l’Éphorie des Antiquités sous-marines et la Fondation Octopus.
Les campagnes 2024 et 2025 de nettoyage et de relevé ont permis de replacer sur le plan général de la ville antique des vestiges, connus de longue date pour certains,mais qui n’avaient encore jamais été étudiés de manière détaillée. Il reste désormais à préciser la chronologie et la fonction de ces aménagements.Des sondages ponctuels prévus en 2026 devraient contribuer à lever certaines inconnues. Il conviendra également de s’interroger sur l’articulation des installations portuaires avec l’urbanisme de la ville et de porter un regard renouvelé sur le dynamisme maritime d’Érétrie la « Rameuse », selon une étymologie du nom de la cité.
La campagne 2025
En 2025, la mission de terrain qui a eu lieu entre le 31 août et le 15 septembre a réuni une équipe de deux plongeurs de l’Ephorie subaquatique grecque, deux archéologues de l’ESAG, sept membres de la Fondation Octopus (dont cinq plongeurs) et cinq étudiants grecs et suisses.
L’objectif principal de cette mission était de poursuivre le dégagement des structures partiellement dégagées en 2024 et de les positionner précisément sur le plan archéologique de la cité. Pour ce faire, trois zones ont été désignées pour mener ces premières investigations : La zone « commerciale » à proximité immédiate de la tour Sud-Ouest de la fortification de la ville (Zone 1), le môle Ouest du port aujourd’hui immergé et partiellement recouvert par le môle moderne du port (Zone 2), et les restes possibles du môle Est, pas encore retrouvé (Zone 3).
Le second objectif de la mission de septembre 2025 était d’évaluer la formation d’étudiants en archéologie dans le cadre de ce projet. La difficulté est de pouvoir encadrer des étudiants en archéologie qui doivent aussi avoir au moins un premier niveau de plongée (type PADI Open Water ou CMAS 1*). Lors de la mission de septembre 2025, cinq étudiants ont participé au projet, dont une étudiante grecque de l’Université de Thessalonique, un étudiant de l’Université de Neuchâtel, et trois étudiants de l’Université de Lausanne. Finalement, la totalité du matériel de plongée, deux bateaux, ainsi qu’un compresseur (prêté par la société grecque Paramina) ont été acheminés par l’équipe de la Fondation Octopus.
La campagne 2024
En 2024, l’équipe d’archéologues et de plongeurs a commencé à nettoyer les structures affleurantes immergées situées au Nord-Ouest du port, devant la plage, en dégageant des blocs de pierre massifs formant des structures de types « murs » et « plateformes » qui pourraient avoir été des quais pour les navires de commerce de l’antiquité. En prenant en compte la montée du niveau de la mer d’environ 2 mètres depuis 2000 ans, il est très probable que les structures visibles actuellement à environ 2 mètres de profondeur étaient hors de l’eau, ou proches du rivage.
Photogrammétrie sous marine (GoPro, Nikon D850 et caisson Nauticam)
En utilisant divers appareils photos subaquatiques, les plongeurs prennent une série de photos à interval régulier sur toute la zone d’intérêt.
Ces images sont ensuite traitées dans un logiciel spécial afin de reconstituer numériquement la zone avec une grande précision.
C’est un outil particulièrement puissant dans le domaine de l’archéologie subaquatique. En effet, les spécialistes ont un temps limité pour étudier des éléments immergés in situ. Une plongée avec une bouteille donne généralement une heure de travail.
La photogrammétrie permet d’étudier une zone et de parfois repérer des objets qui n’avaient pas été relevés à l’œil nu, que ce soit pour des raisons de luminosité, turbidité ou autre.
Photogrammétrie aérienne (Drone DJI)
Grâce à la flotte de quadcoptères équipés de capteurs photographiques, il est possible de couvrir une grande zone et de prendre de la hauteur pour obtenir une perspective différente et enrichissante.
Avec l’avantage de la transparence de l’eau, les éléments archéologiques de faible profondeur peuvent être étudiés et replacés dans un contexte global d’architecture ancienne.
Là aussi, une photogrammétrie obtenue à partir d’une série d’images est un outil scientifique d’intérêt majeur.
Bateau autonome et sonar (Blueboat et Lowrance)
L’utilisation d’un bateau autonome permet, dans certaines conditions, de faire une acquisition bathymétrique et sonar de grandes zones d’intérêts. Le bateau est équipé de batterie à forte capacité lui permettant de naviguer silencieusement durant des heures.
Ce modèle développé en 2023 par l’entreprise américaine Blue Robotics est pliable est rentre dans le coffre d’une voiture.
Il est équipé d’un transducteur située 25cm sous la surface, et d’un sondeur Lowrance qui enregistre les données sur une carte microSD.
2025
La mission de terrain de septembre 2025 a permis de poursuivre le dégagement du sable des structures type « murs » et « plateformes » initié en 2024. Dans la Zone 1, proche de la dernière tour Sud-Ouest du mur de fortification, l’équipe a nettoyé de nombreux blocs de pierre qui pourraient avoir servi de plateforme portuaire pour le chargement et le déchargement de marchandises. Cette structure est attenante à un môle d’environ 150 mètres de long (M11 sur le plan), parallèle à la plage. Durant la mission, l’hypothèse selon laquelle ce môle pourrait avoir protégé une petite zone portuaire calme où les bateaux à faible tirant d’eau embarquaient et débarquaient des marchandises a été émise. L’équipe a donc mené des sondages dans le sable avec une fine barre métallique de trois mètres de long jusqu’à atteindre une surface dure pour mesurer l’épaisseur de sable qui pourrait s’être accumulé entre la plage et le môle. Plusieurs profils ont été mesurés et enregistrés. Après analyse, il apparaît qu’effectivement le sable pourrait avoir combler une petite aire portuaire ancienne protégée par le môle.
Dans la Zone 2, l’équipe a mené des nettoyages sur la partie la plus au Sud du grand môle ancien (M13), pour tenter de comprendre si une tour avait pu être construite. Des modèles 3D sous-marins ont aussi été réalisés pour étudier le profil de la structure, le type de pierres utilisées et la méthode de construction de ce môle de près de 600 mètres de long.
Dans la Zone 3 finalement, l’équipe a prospecté en drone et en plongée pour retrouver des vestiges du môle Est du port, qui devait s’appuyer sur l’île de Pezonisi. Nous avons finalement retrouvé la pointe la plus Sud de ce môle (M16), incurvé vers l’intérieur du port comme son pendant Ouest (M13). Après analyse, non seulement ce môle Est est construit comme le môle Ouest sur la surface dure d’un ancien beach rock (plage fossilisée), mais il a aussi été construit avec le même type de pierres (gabarit similaire).
Réussites et difficultés
La mission 2025 est une réussite dans la mesure où l’équipe agrandie (Ephorie subaquatique, ESAG, Fondation Octopus et étudiants, soit 18 personnes) a réussi à s’organiser efficacement pour réaliser deux plongées quotidiennes sur trois sites différents, ainsi qu’enseigner plusieurs modules subaquatiques pour les étudiants grecs et suisses (fouilles subaquatiques, photographie sous-marine, photogrammétrie subaquatique).
Du point de vue archéologique, la mission 2025 a permis de mieux comprendre comment était structuré l’ancien port d’Erétrie, en positionnant précisément les deux grands môles Ouest et Est, protégeant une zone de mouillage de près de 65 hectares pour la flotte commerciale et militaire de l’ancienne cité. En poursuivant les recherches, nous avons aussi réussi à mieux comprendre la zone proche de la dernière tour du mur d’enceinte de la ville, qui pourrait avoir été une aire protégée pour les bateaux de commerce.
Du point de vue des difficultés rencontrées, la proximité de cette zone « commerciale » de l’ancien port avec le quai moderne des ferries, assurant la liaison avec le port d’Oropos sur le continent, nous a fait réalisé que d’importants travaux avaient eu lieu au cours du 20e siècle. Il sera peut-être compliqué d’y retrouver des vestiges anciens. De plus, l’accès à cette zone en plongée est rendu complexe par la présence durant la journée des ferries qui accostent toutes les 30 minutes pendant le mois de septembre.
Relevé bathymétrique 2025
Cartes des vestiges 2025
Photogrammétrie sous-marine 2025
Pour plus d’informations, retrouvez le rapport annuel 2025 de l’École Suisse d’Archéologie en Grèce (ESAG)
Relevé bathymétrique 2024
L’un des objectifs principaux de la campagne 2024 était de réaliser un modèle bathymétrique du port. Grâce à l’utilisation d’un sonar monté sur une embarcation télécommandée, la configuration des fonds marins a pu être cartographiée. Ce travail est essentiel pour comprendre les structures antiques, car au premier millénaire avant notre ère, le niveau de la mer se situait à environ 2 m en dessous du niveau actuel. Par conséquent, les structures aujourd’hui submergées jusqu’à cette profondeur étaient autrefois bâties sur la terre ferme. L’étude du relief sous-marin permet également de replacer les voies navigables et d’identifier des espaces susceptibles d’accueillir des aménagements portuaires.
Pour plus d’informations, retrouvez le rapport annuel 2024 de l’École Suisse d’Archéologie en Grèce (ESAG)













































